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Le sens (l’essence) de mon travail

J’ai abandonné l’argentique et le travail en noir et blanc en 2007, à l’occasion d’un long périple à l’intérieur du Tibet historique. Depuis ma première exposition numérique : « Un ciel, des hommes et des prières », j’ai réorienté mon travail autour de l’invisible, de l’indicible dans la vie de tous les jours. Je suis un rat des villes et un rat des champs, un mammifère lent, attaché à l’errance, toujours à la recherche de surprises à la surface des choses. Malhabile de mes dix doigts, mais très attaché à la peinture et en particulier au mouvement pictural des expressionnistes, à cheval sur deux siècles, j’utilise souvent l’appareil comme un pinceau, afin de faire surgir de surfaces anonymes, des silhouettes, des visages , des tranches de vie Je ne suis guère doué pour les nouvelles techniques de traitement de l’image, aussi, les interventions que j’effectue sont cantonnées à celles que je pratiquais en argentique : recadrages, reprises de luminosité, contraste. Il n’y a aucune importation, aucune prothèse qui vient bonifier mes images. Les regards présents (souvent d’anciennes blessures de l’arbre) étaient là au moment de la prise de vue. Mon père était ébéniste et bûcheronnait souvent les pièces qu’il mettait au séchage. Mon travail « Peaux d’hommes, peaux d’arbres » est à la fois un hommage et une réparation.
Le fil conducteur entre mes différentes thématiques est le lien ténu qui existe entre une surface, un matériau et des représentations humaines (paréidolie). Que ce soit les écorces, les murs d’anciens sites esclavagistes d’Afrique de l’ouest, les murs et les sols d’Auschwitz –Birkenau, je vais quérir dans une sorte d’argile peu lisible, une organisation de la matière que je fige, en correspondance émotionnelle avec mon approche des lieux et la représentation historique et humaine que je me fais, des épreuves endurées par les martyrs. A travers « Shoah »,Lanzmann a travaillé sur la massification du désastre et la responsabilité de chaque acteur. J’essaie avec humilité dans mes travaux de redonner de la singularité à chaque destin.
On me reproche parfois de donner un titre à mes images. C’est juste une indication de la représentation que je me faisais au moment de la prise de vue. Ces images ne sont pas enfermées dans leur titre ; elles invitent parfois à poser le regard avec un peu plus d’attention, tout en pratiquant une sorte d’écoute flottante à la manière des psychanalystes.

Jean-Michel RIPAUD